Marques d'amour

triste histoire

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Marques d'amour

#1  Postby valo » Oct 19, 2011 4:12 pm

MARQUES D'AMOUR








“Je n’aime pas l’illégalité. Dans mes affaires privées, la légalité est la règle. Il n’en va pas de même en ce qui concerne la lutte insurrectionnelle, il va de soi. Quand nous nous battons contre la légalité de l’oppresseur, nous fondons la légalité des opprimés. Dans la lutte de la guérilla, bien sûr que nous attaquions des banques et des commerces, nous kidnappions des personnes pour les libérer en échange de rançons, nous pratiquions des extorsions et tout le bazar.

Ce fut pendant le gouvernement de Turbay, l’un des pires assassins que le pays ait connu avant Uribe et Santos. Nous avions séquestré la fille d’un notable du régime, un type lié à pas mal d’exactions. La méthode était conçue de sorte que pas même les auteurs de l’action ne sussent où l’otage serait gardée. L’équipe A l’a kidnappée et l’a rendue à l’équipe B, qui l’a rendue à l’équipe C, qui l’a rendue à équipe D et ainsi de suite.

Eduardo, un jeune professeur de physique dans un lycée d’État, avait dirigé l’une des missions de transport de la malheureuse. Pauvre Eduardo, manque de pot, la très efficace police colombienne était convaincue de sa participation à ce kidnapping. J’avais rendez-vous avec Eduardo pour qu’il me fasse un rapport oral de sa mission. Les consignes de sécurité étaient strictes. Il ne s’est pas pointé à l’heure prévue dans notre protocole. Sans nulle hésitation, j’ai donné l’alerte. Il n’y avait aucun doute. Eduardo était tombé. La première mesure que nous avons prise, ce fut de protéger sa famille. Une équipe s’est rendue chez sa femme et l’a conduite à l’une de nos cachettes en zone urbaine. À cette époque-là, nous innovions en matière d’action de guérilla. Pendant que l’armée quadrillait la jungle à notre recherche, nous construisions des salles souterraines et même des cellules pour garder nos prisonniers.

Rosa savait que notre combat impliquait ce genre de risque. Quand on choisit d’entrer dans une guérilla, on renonce à soi-même. Elle aimait Eduardo aussi fort qu’Eduardo aimait la Révolution. Lorsque nous sommes allés la chercher, Rosa a immédiatement compris ce qui s’était passé. Sans mot dire, elle prit quelques affaires et nous accompagna sans démontrer la moindre angoisse. Dans ses yeux, pas de larmes, pas de crainte non plus. Elle était toute résignation.

Nous évitions tout scénario catastrophe en pensant à ce qui allait se passer dans les heures suivantes. Gilberto, le plus jeune guérillero, nous a raconté avec force détails le match de foot de la Colombie contre le Costa Rica. Les sportifs colombiens avaient bien mérité la victoire, car ils s’étaient battus comme de vrais gladiateurs, nous disait-il. Rosa réagissait comme si elle s’y connaissait en foot, histoire de gérer ses émotions. Nous avions des plans pour les différentes circonstances qui pourraient se présenter. Si Eduardo parlait? Si quelqu’un d’autre tombait? Et s’ils récupéraient notre otage? Nous avions des réponses à tout. Au moins, c’est ce que nous croyions. Tant et si bien que la soirée avait été dominée par les commentaires de Gilberto sur le match. À quoi bon remuer notre douleur? Surtout celle de Rosa, à qui nous voulions épargner toute souffrance supplémentaire. Peu avant de se coucher, comme si elle avait lu nos pensées, elle nous lâcha sèchement : « Il ne parlera pas ».

J’avais la responsabilité de monter la garde jusqu’à trois heures, quand Gilberto viendrait me relayer. Vers deux heures, nous avons été réveillés par les gémissements de Rosa. Ses cris aigus nous pénétraient la chair comme un couteau bien aiguisé. Non, ce n’était pas un cauchemar. Rosa avaient les yeux grand ouverts, mais était incapable de dire un seul mot. Je lui caressais les cheveux, tapotais ses joues, mais n’osait pas non plus lui dire quoi que ce soit. Je craignais de lui dire un mot de trop, une maladresse quelconque qu’elle aurait pu percevoir comme de l’irrespect. Une rougeur immense apparut sous la clavicule gauche. Du sang et du pus en sortaient, comme s’il y avait là un abcès crevé. Je me disais qu’une allergie à l’humidité ambiante s’était combinée à l’insupportable charge émotionnelle de la situation que nous partagions. Rosa continuait de gémir et parfois de crier. Rien ni personne ne pouvait la calmer. Mais le pire était encore à venir.

De mystérieuses rayures noires apparurent sur ses cuisses. Les compresses d’eau tiède que nous avons improvisées ne lui apportaient aucun soulagement. Parfois, les mystérieuses rayures fumaient comme si elles étaient des brûlures infligées par un djinn des enfers. Et puis, tout à coup, Rosa sombra dans un sommeil profond. Seul son réveil le lendemain matin nous rassura qu’il ne s’agissait pas d’un coma. Comme par miracle, la rougeur et les rayures avaient disparues comme si elles n’y avaient jamais été.

Lorsque le cadavre d’Eduardo a été retrouvé dans un dépôt d’ordures, nous n’avons pas été surpris. Le sort d’Eduardo était celui de plusieurs milliers de personnes sous ce régime de terreur imposé par un narco État soutenu farouchement par la presse internationale, radios, journaux et télévisions confondus.

Ce qui nous a laissés stupéfaits néanmoins, c’était d’entendre à la télévision la voix émue du jeune médecin légiste, entrecoupée par des pleurs incontrôlables, expliquant qu’Eduardo avait été pendu à l’aide d’un crochet enfoncé sous sa clavicule gauche et que ses cuisses portaient des marques d’acide disposées en formes de rayures horizontales
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